Le Burundi dans la spirale de la vengeance

mediaDes manifestants munis de bâtons à Bujumbura, le 7 mai 2015.REUTERS/Jean Pierre Aime Harerimana

Au Burundi, de nouvelles violences ont éclaté, le jeudi 7 mai, sur fond de contestation du troisième mandat du président Pierre Nkurunziza. On dénombre quatre morts et pour la première fois, des acres de vengeance contre des personnes présentées comme appartenant aux Imbonerakure, la jeunesse du parti au pouvoir. Dans deux quartiers de la capitale burundaise, à Cibitoke et Nyakabiga, un jeune a été tué et deux autres blessés par la population parce qu’ils étaient soupçonnés d’appartenir aux Imbonerakure.

Dans le quartier de Cibitoke, dans le nord de la capitale, des grenades lancées ont fait au moins un mort et sept blessés. Des attaques attribuées par les habitants de ce quartier aux Imbonerakure, les jeunes du parti au pouvoir. Mais ils affirment que ceux-ci étaient appuyés par des policiers en uniformes. Les policiers auraient tiré à l’arme automatique tandis que les Imbonerakure auraient lancé quatre grenades dans la cour d’une concession.

« L’un a été blessé à la jambe, elle est pratiquement coupée. Un autre a été éviscéré. Un troisième encore est blessé au cou, raconte un habitant. Les autres sont légèrement blessés. Ils sont sept au total. Moi, je m’étais caché derrière cet arbre ».

Un homme de 45 qui a assisté à la scène s’en prend aux soldats, jusqu’ici adulés, présents sur place. Il les accuse d’avoir laissé faire : « Cette armée que vous voyez, elle attend quels ordres pour protéger les citoyens de ce pays. Le chef d’état-major de l’armée qu’est-ce qu’il veut ? Pourquoi des gens viennent encore de mourir ici à Cibitoke ? Pourquoi ? »

Des centaines de gens ont accouru de tout le quartier. La peur, la colère, la frustration. On sent les habitants au bord de l’explosion. « Je suis en colère parce que mes concitoyens viennent de mourir. Cela nous met en colère. Pourquoi ces gens ont été tués aujourd’hui ? Et la communauté internationale dit qu’elle nous aide ? En quoi est-ce qu’elle nous aide ? Elle ne veut pas protéger les vivants, est-ce qu’elle viendra se battre et pour qui ? La terre ou les arbres ? » Ironise une femme.

Lynchages

Les plus jeunes veulent désormais avoir des armes et ils n’ont qu’un seul mot à la bouche : vengeance. S’en sont alors suivi des affrontements entre jeunes pro et anti-troisième mandat. De jeunes manifestants, ivres de rage, ont décidé de faire le tour du quartier pour retrouver eux-mêmes les responsables des attaques à la grenade. En deux minutes, ils sont des dizaines à fondre sur un jeune identifié comme membre du parti au pouvoir. Jets de pierre, coups de bâton. La victime de la vindicte populaire s’enferme dans une maison, s’échappe, fuit dans un caniveau sans échapper aux pierres. Il se réfugie dans une galerie d’écoulement des eaux usées. Il est cerné.

RFI : Comment êtes-vous sûr que c’est un Imbonerakure ? Réponse : « Parce qu’il avait une carte qui montre que c’est un Imbonerakure. Une carte du parti CNDD-FDD [le parti au pouvoir, ndlr]. »

Ce jeune est traqué et molesté. Jusqu’à ce que les militaires interviennent et dispersent la foule par une rafale de tirs en l’air. Mais un second, très mal en point, gît plus loin dans le caniveau, le corps partiellement brûlé.

Pendant ce temps, un groupe de jeunes se met à fouiller leurs maisons. Ils en sortent avec des drapeaux du parti au pouvoir et une tenue militaire. Pour eux, c’est bien la preuve de la collusion entre les Imbonerakure et les forces de sécurité.

Pour le porte-parole du ministère de la Sécurité publique, il faut que ces actes de vengeance populaire cessent. Si les habitants ont des soupçons sur certains individus, ils doivent les remettre aux forces de l’ordre : « Il ne faut pas qu’on se précipite à charger des gens, il faut attendre, il faut faire des enquêtes minutieuses pour pouvoir déterminer la responsabilité des uns et des autres, indique Liboire Bakundukize. Il ne faut pas aller trop vite pour accuser les Imbonerakure ou les civils (…). Il ne faut pas tuer. Il faut remettre les gens qu’on soupçonne aux militaires ou aux policiers. J’encourage ce genre de chose, mais j’en appelle aux gens : il ne faut pas chercher à tuer. »

La communauté internationale de plus en plus inquiète

Saïd Djinnit, le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU pour la région des Grands Lacs se trouve au Burundi depuis deux semaines. Jeudi soir, il a lancé un appel solennel au calme :

« C’est avec la plus grande inquiétude que nous avons constaté une montée des violations des droits de l’homme et des actes de violence dont certains ont entraîné la mort et de nombreux blessés et des personnes arrêtées, au nombre desquels des femmes et des enfants, a-t-il déclaré. Tout doit être fait pour éviter toute escalade qui pourrait nuire à la paix et à la stabilité du pays. Je voudrais lancer un appel à l’arrêt immédiat de tout acte de violence d’où qu’ils viennent. Les femmes et les enfants doivent être particulièrement protégés en ces moments difficiles. En aucun cas, les enfants ne devraient se retrouver impliquer dans les manifestations. Par ailleurs, comme chacun le sait, les auteurs et instigateurs de ces actes de violence auront à en répondre personnellement devant les juridictions nationales ou internationales. En conclusion, je voudrais réitérer l’engagement des Nations unies à continuer à accompagner tous les Burundais et leur pays dans leurs efforts de consolidation de la paix, de la stabilité et du développement qu’ils ont conquis après tant de souffrance. J’invite dans le respect des positions et des autres, les parties burundaises à rechercher des solutions aux problèmes actuels à travers le dialogue et par des moyens pacifiques. »

Climat peu propice à l’organisation d’élections

De son côté, la chef de l’exécutif de l’Union africaine appelle au report des élections au Burundi. Selon Nkosazana Dlamini-Zuma, le climat n’est pas propice à la tenue d’un scrutin. Elle l’a déclaré lors d’un entretien accordé à la chaîne de télévision chinoise CCTV Africa. La présidente de la commission de l’UA a aussi estimé qu’il ne pouvait y avoir de troisième mandat car ce projet selon elle viole la Constitution du pays et menace la paix au Burundi :

« Le problème au Burundi, nous l’avons vu venir, souligne-t-elle. J’ai eu des contacts avec le Burundi l’an dernier en avril, j’ai eu de nombreux échanges au sujet de la situation du pays car je voyais bien que des troubles se profilaient à l’horizon. C’est pourquoi j’ai même entrepris de m’y rendre personnellement. Et il était clair que l’on allait assister à ce qu’on voit aujourd’hui. Car à part la Cour du Burundi, toutes les interprétations que nous avons reçues, nous, de la Constitution, sont claires, et les accords d’Arusha sont clairs : il ne peut pas y avoir de troisième mandat. Mais maintenant nous avons une situation où des réfugiés affluent dans les pays voisins. Et c’est justement ce que nous souhaitions éviter. Vous savez parfois, il ne faut pas se limiter aux aspects légaux des choses, il faut faire un pas en arrière pour avoir une vision plus large de la situation, donc quelles que soient les différentes interprétations de la Constitution, ce qui est important pour le Burundi ce n’est pas strictement ce qui est légal et ce qui ne l’est pas, ce qui est important c’est qu’il y ait la paix au Burundi. »

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